Un matin comme un autre

Margaret était assise dans sa cuisine devant un bol de chocolat, le regard vide. Elle attendait. Elle attendait que les minutes défilent, que le temps s’écoule. Ses yeux hagards fixaient les placards bleus, qui aujourd’hui étaient devenus gris. Lentement, sans en avoir conscience, elle perdait ses repères. Les yeux dans le vague, elle ne reconnaissait plus ce lieu qui lui était si familier. Quelque chose avait changé et elle était incapable de mettre un mot dessus, de saisir ce changement imperceptible qui pourtant faisait toute la différence.
Alors elle reprit son attente passive sans savoir ce qu’elle attendait. Elle espérait, aussi improbable que cela puisse paraître, qu’un événement impromptu survienne dans sa cuisine la sortant de cette interminable expectation au goût amer.
Tous les matins, elle se levait à huit heures et venait s’installer dans cette pièce aux meubles bleus. Tous les jours, elle s’asseyait à la même place posant devant elle le même bol contenant toujours le même breuvage.
Son petit-déjeuner avait pris une allure de rituel sans qu’elle n’eût crié gare. Ses gestes étaient devenus automatiques, elle ne les contrôlait plus. Elle n’avait plus conscience de ce qu’elle faisait. La seule certitude qui lui venait à l’esprit était son attente matinale.
Ses tartines avaient perdu leur saveur. Le doux parfum de son café ne la réveillait plus. Elle mangeait et buvait machinalement. Cette absence d’arômes la maintenait dans un état léthargique dont elle ne cherchait plus à se défaire. Sa respiration profonde la plongeait dans des pensées inexistantes. Elle n’entendait plus les bruits de la ville, ni ceux de sa radio. Tout était devenu mécanique.
Elle fixait quotidiennement les chiffres de l’horloge qui lui semblaient maintenant statiques. Dire que quelques mois plus tôt, elle trouvait que ceux-ci allaient trop vite. Elle ne savait ni pourquoi, ni comment le temps s’était suspendu.
Devant cette constatation, son attente devint plus pénible et son état végétatif ne lui permettait pas d’y mettre un terme.
Des pensées diverses se bousculaient dans sa tête. Elle plongea son regard dans son bol de café et ce qu’elle vit la fit frémir. Elle aurait voulu hurler, jeter ce bol au travers de la cuisine, mais tout son être s’était paralysé. Prise de terreur, elle suait à grosses gouttes. Que s’était-il passé ? Comment en était-elle arrivée là ? Elle ne saurait le dire. Tout se mélangeait, elle n’y comprenait plus rien.
Comment son quotidien était-il devenu aussi glacé, aussi insipide ? Qu’avait-elle fait ? Pourquoi sa vie avait-elle basculé ainsi, alors qu’il ne lui était rien arrivé de particulier ?
Comment était-ce possible ? Comment sa vie, était-elle devenue d’un ennui incommensurable ? Pourquoi était-elle, à présent, aussi vide ?
Face à toutes ces interrogations, Margaret se sentit tressaillir. Des nausées l’envahirent. Sa tête devenait de plus en plus lourde. Elle la saisit entre ses deux mains pour la soutenir. Elle lui sembla soudain trop lourde pour son cou.
Accablée par ces pensées insupportables, elle ne put retenir ses sanglots. Des larmes, en torrent, se déversaient sur son visage.
Elle ne comprenait plus rien. Comment cette tristesse était-elle devenue quotidienne ? Elle, qui était si joyeuse.
Aucun fait marquant ne justifiait ce revirement. Elle ne saisissait pas comment ce décor, qu’elle trouvait autrefois rassurant, lui devint si insupportable. Pourquoi depuis plusieurs semaines tout lui était aussi insipide ?
Rien n’avait changé et cela semblait lui convenir. Pendant longtemps, ses meubles, ses tartines et son café lui procuraient une tranquillité d’esprit, un réconfort matinal qui l’aidait à affronter les journées qui se présentaient.
Mais, maintenant, il n’en était plus rien. Ses tartines étaient âcres et lui faisaient réaliser la platitude de son existence.
Quant à son café, elle était dans l’incapacité de le boire. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de s’en verser un bol tous les matins, aspirée par l’effroi devant les méandres de sa vie que cette boisson noire lui dévoilait.

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