Tel Narcisse, je me noie dans mon image

Une photographie, représentant le portrait d'une jeune femme avec un chapeau noir, se noie dans l'écume de la mer.Tel Narcisse, je me noie dans une mer d’écran hypnotisé par mon image multiple. Je ne peux me languir de cette absence de moi-même nécessaire à mon bien être. Ensorcelé, je dégaine mon téléphone et capture mon image factice que je poste aussitôt sur les réseaux sociaux.
Aux aguets, je scrute les likes qui se laissent désirer, qui ne sont pas assez nombreux pour étancher ma soif de visibilité, de reconnaissance. Mon être a disparu, je ne deviens plus qu’image. Le selfie est devenu ma raison de vivre, tout le reste me semble vide de sens. Les autres m’importent peu, seule ma personne me suffit même si, à force d’être photographiée, elle s’est vidée de son essence.
L’appareil s’est emparé de mon âme. Je l’ai vendue au diable pour quelques clics. De ce pacte absurde, je me repais sans foi ni loi. Le seul dictat que je reconnais est celui de l’apparence, de « mon » apparence. Je m’admire. Les autres devraient en faire autant. Je ne peux me fier au jugement des individus qui ne daignent pas liker mes photos. Ils n’ont aucun goût. Je suis Narcisse des temps modernes. Les écrans ont remplacé l’étendue d’eau. Mes noyades deviennent multiples, asservissantes. Plus les jours passent, plus j’en redemande. Le selfie est devenu ma nouvelle drogue. Je ne peux plus m’en passer. Les doses doivent augmenter quotidiennement, quitte à me perdre définitivement. Mon existence n’a de sens que dans son absurdité et son absence de réalité. Connecté en permanence à la technologie, je ne vois plus le monde qui m’entoure. Quelle importance ! Seul mon moi photogénique compte ! Tout le reste est pur décor pour me mettre en valeur !
Les réseaux sociaux ont absorbé la globalité de ma personne, je ne suis plus qu’une image. Mais quelle image ! La splendeur de ma superficialité vaut amplement toute la beauté du monde. Je brille de mille feux dans le monde virtuel. Quelle gloire !
Quelle fierté ! Je rayonne sur la toile, peu m’importe d’être devenu une ombre dans la vie réelle. J’erre entre les morts-vivants. J’ai un compte sur tous les réseaux sociaux existants. La plastique de mes traits accapare tout mon temps et c’est bien normal : j’ai surpassé Narcisse dans sa beauté et, contrairement à lui, je respire encore.
Ma folie est douce et agréable. Je m’y plais et les autres qui me critiquent n’ont rien compris. Il est normal que je les méprise de leur bêtise. Ils n’ont pas saisi la pertinence de ma beauté. Elle seule peut donner un sens à ce monde.
Non, je ne souffre pas d’addiction en me photographiant plus de cinquante fois par jour. Au contraire, je participe à l’amélioration de ce monde en exhibant mon apparence, en diffusant à grande échelle mon image. Les gens devraient être flattés et heureux d’avoir accès à la photographie d’une personne aux traits parfaits comme les miens. Au contraire, c’est par devoir moral que je cherche à être visible au maximum dans le monde virtuel. Comment cela ? Les plus nécessiteux n’ont pas de smartphones, ni internet, ni tablettes, ni ordinateurs ? Comment est-ce possible ? Comme je les plains de ne pouvoir avoir accès à ma magnificence ?
Pourquoi ces sirènes au loin qui se rapprochent ? Pourquoi cette ambulance ? Pourquoi ces hommes en blancs ?
Ah, je suis rassuré ! Ils sortent leur appareil photo pour m’admirer ! Ils m’emmènent à une séance photo pour rendre justice à mon image ! Ils ont bien raison ! Comme je les comprends !
Contrairement à ce que pensent les imbéciles, je ne me suis point noyé dans une mer d’écran, ni dans ma folie. Ma réalité est bien plus puissante que la leur. Le monde virtuel et les réseaux sociaux sont devenus un monde réel à part entière, le seul monde où il importe d’exister en ayant le plus grand nombre de like. Seule la visibilité virtuelle n’a de sens aujourd’hui et je ne regrette en aucun cas d’y avoir laissé ma raison, pour peu que les gens continuent à me glorifier à ma juste valeur. Enlever moi mon écran et je me meurs à jamais. Ce n’est pas dans la multiplicité des images que je me noie, mais dans son absence.

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